En football, la tête d’abord, les muscles après par Pierre Escofet

Le jeu du peuple est pourtant l’un des sports les plus complexes qui soit. L’un des paradoxes du football, que le sociologue Pierre Escofet (Sociologue des structures, du corps et des mouvements qui en procèdent), met en lumière

Les repos de Mourinho

Une manière plus détournée de le comprendre serait d’expliquer pourquoi José Mourinho donne systématiquement congé à ses joueurs le lendemain d’un match, alors que n’importe quel physiologiste de l’exercice crierait au scandale en arguant de l’importance d’un décrassage après l’effort. José Mourinho, impavide, se justifie très simplement de la manière suivante: «S’entraîner le jour consécutif à un match, c’est bon pour le corps, nous dit-il, mais pas pour la tête». Et Victor Frade, professeur des sciences du sport à l’université de Porto, créateur de la «périodisation tactique», méthode d’entraînement d’une grande sophistication dont, par ailleurs, Mourinho s’inspire, Victor Frade nous dit, de manière un peu moins intuitive que, dans les sports collectifs en général et dans le football en particulier, la fatigue n’affecte pas tant les muscles, mais le système nerveux central, et tous les centres cognitifs qui sont au principe de la perception et de la prise de décision dans le jeu.

Vous avez bien lu. La tête d’abord. Les muscles après.

Les démangeaisons de Guardiola

Une autre manière commode de présenter cette problématique serait d’en appeler, cette fois, à l’expérience munichoise de Pep Guardiola. On sait depuis «Herr Pep», le livre de Marti Perarnau, que lorsque Guardiola observe quelque chose sur le terrain (match ou entraînement) qui a l’heur de lui déplaire, il se gratte la tête de manière très caractéristique. Au Bayern, Guardiola s’est beaucoup gratté la tête. Notamment à la fin de ses séances d’entraînement dont on sait l’intensité, du fait d’ailleurs de leurs complexité. Des joueurs, dont nous tairons le nom, demandaient la permission de pouvoir faire quelques «extras» (sprints, allongées, etc). Dans un club aussi prestigieux que le Bayern, réputé à la pointe de la méthodologie, que des footballeurs, et pas n’importe lesquels, puissent encore penser s’entraîner dur en subissant la tyrannie des paramètres athlétiques, ne manquaient pas, effectivement, de laisser pantois le Catalan.

Frères ennemis

En réalité, le football est une équation à trop d’inconnues pour qu’on le réduise à des courses linéaires. Sur cette question très générale, Guardiola et Mourinho ne sont pas loin d’être des exceptions. J’entends déjà les protestations. Alors, oui, sans doute, à force, cette conception du foot a dû faire des émules. Mais, lorsqu’on y regarde de plus près, lorsqu’on scrute vraiment la structure des entraînements des prétendants et lorsqu’on écoute les justifications qui en sont au principe, on se surprend quand même à déchanter.

En Espagne, l’avant-saison de l’Atlético de Madrid c’est courir d’abord autour d’un terrain sous la férule du célèbre professeur Ortega, et jouer ensuite. Sans parler de Jürgen Klopp, ses VO2max et ses intervalles. De quoi vraiment se gratter la tête.

Bref, pour Guardiola et Mourinho, les deux frères ennemis les plus célèbres du football qui nous est immédiatement contemporain, le football est d’abord et surtout un sport cognitif.

Fugace, mouvant, instable

Dans un contexte aussi dynamique que le foot, dans un contexte où, par conséquent, les structures de coordination avec les coéquipiers et les structures d’opposition avec les adversaires sont difficiles à reconnaître tant elles sont mouvantes et «interpénétrées», dans ce contexte, enfin, où le ballon se dérobe à la préhension, si vous n’entraînez pas les processus attentionnels qui sous-tendent tous vos mouvements, vous n’entraînez pas grand-chose. Ce qui, bien évidemment, ne veut pas dire que d’autres aspects sont à négliger. Mais ils sont simplement à la remorque de cet aspect primordial. C’est donc bien en ce sens que le football est d’abord et surtout un sport cognitif.

Le paradoxe sociologique du football

Dès lors, vu sous cet angle, l’un des paradoxes sociologiques du football se fait jour: alors qu’il s’agit sans doute du sport le plus complexe qui soit, il est pratiqué par des individus peu scolarisés. Inversement, les individus qui ont beaucoup été à l’école pratiquent souvent des sports énergétiques assez peu cognitifs, qui ne demandent pas beaucoup d’outils théoriques pour les comprendre. C’est un paradoxe assez saisissant que je me plais souvent à rappeler à tous ceux qui clouent le football sur son banc d’infamie au motif des désordres, bien réels, qui le traversent.

 

Source: https://www.letemps.ch/sport/2016/11/22/football-tete-dabord-muscles-apres?utm_source=facebook&utm_medium=share&utm_campaign=article

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